L’Institut Paris Region publie la troisième chronique de sa série consacrée au parc locatif privé en Île-de-France. Rédigée par Emmanuel Trouillard et Anne-Claire Davy, cette étude dresse un portrait inédit des 1,54 million de ménages — soit 2,9 millions de personnes — qui occupent ce parc en 2022. Qui sont ces locataires ? Le parc remplit-il encore son rôle traditionnel d’accueil des jeunes et des ménages mobiles ? Les chiffres révèlent un parc sous tension, où la diversité sociale s’érode dans les marchés centraux, tandis que la suroccupation et la pauvreté progressent en périphérie. Derrière ces données, c’est tout l’équilibre résidentiel de la région capitale qui se joue.
Sommaire :
- Le parc locatif privé en Île-de-France : toujours le refuge des jeunes ?
- La taille des ménages : des logements de plus en plus occupés par des personnes seules
- Mobilité résidentielle : le parc locatif privé, moteur du parcours francilien ?
- Suroccupation : quand le locatif privé contraint les ménages ?
- Qui sont socialement les locataires du parc privé francilien ?
- Des marchés hiérarchisés : du logement haut de gamme au « parc social de fait » ?
À retenir — Parc locatif privé en Île-de-France : locataires et inégalités
- Le parc locatif privé en Île-de-France loge 1,54 million de ménages en 2022.
- Les jeunes de 20 à 24 ans représentent 77,5 % des locataires du parc privé francilien.
- Plus d’un locataire du parc privé sur deux vit seul dans son logement.
- Près d’un tiers des ménages de deux personnes et plus sont en situation de suroccupation.
- Dans les marchés centraux, les cadres dominent de plus en plus le parc locatif privé.

Le parc locatif privé en Île-de-France : toujours le refuge des jeunes ?
Un parc structurellement orienté vers la jeunesse
Le parc locatif privé en Île-de-France reste, de loin, le premier hébergeur des jeunes franciliens. En 2022, il loge 77,5 % des ménages de 20-24 ans et 47,2 % des ménages de 25-39 ans. Pour comprendre ce que ces chiffres signifient, il suffit de regarder ce qui se passe ailleurs : les moins de 25 ans représentent moins de 1 % des propriétaires occupants et à peine 2 % des locataires du parc social (HLM). Autrement dit, quand un jeune quitte le domicile familial en Île-de-France, c’est presque toujours vers le locatif privé qu’il se tourne.
Au total, 55,3 % des locataires du parc privé ont moins de 40 ans, contre 31 % dans l’ensemble du parc francilien. Ce profil jeune est encore plus prononcé dans le parc meublé : 73,6 % des locataires y ont moins de 40 ans, dont 28,6 % ont moins de 25 ans. Le locatif meublé est ainsi devenu le premier réceptacle des jeunes en décohabitation.
Une résistance au vieillissement général du parc
Le parc résidentiel francilien vieillit. Pourtant, le locatif privé résiste à cette tendance. Depuis 2006, la part des moins de 40 ans a reculé de 4 points dans le parc total. Dans le locatif privé, ce recul atteint à peine 1 point. Ce maintien s’explique en grande partie par la forte croissance de l’offre meublée, notamment au sein des résidences étudiantes gérées.
Néanmoins, ce tableau mérite d’être nuancé. Une partie de cette offre meublée n’est accessible qu’aux étudiants ou aux jeunes en dessous d’un certain âge. Par ailleurs, les baux y sont plus courts et l’appropriation du logement plus limitée. En clair : le locatif meublé loge les jeunes, mais ne favorise pas leur installation durable.
Des écarts importants selon les territoires
La géographie compte. À Paris, 60,1 % des locataires du parc privé ont moins de 40 ans. Dans les Hauts-de-Seine, ce taux atteint 56,2 %. Ces deux départements dépassent nettement la moyenne régionale (55,3 %).
En revanche, la Seine-Saint-Denis affiche seulement 51,7 %. Ce n’est pas un paradoxe : le département est pourtant le plus jeune d’Île-de-France. Mais il est aussi le plus pauvre. Résultat : toutes les classes d’âge se disputent le parc locatif privé, faute d’alternatives accessibles.
La taille des ménages : des logements de plus en plus occupés par des personnes seules
Une occupation resserrée, dominée par les isolés
Le parc locatif privé en Île-de-France est le parc des petits ménages. En 2022, 77,5 % des ménages locataires comptent deux personnes ou moins. C’est 11 points de plus que dans l’ensemble des ménages franciliens (66,5 %). La taille moyenne y est inférieure à 1,9 personne par logement. À titre de comparaison, elle atteint 2,26 dans l’ensemble du parc, 2,37 dans la propriété occupante et 2,53 dans le parc social.
Plus révélateur encore : plus d’un locataire sur deux (52,5 %) vit seul dans son logement. Dans le parc meublé, cette proportion grimpe à 69 %. Le locatif privé est ainsi devenu, par excellence, le parc des isolés, des étudiants et des jeunes actifs en mobilité.
L’érosion de la fonction familiale du parc
Le locatif privé accueille de moins en moins les familles. Entre 2006 et 2022, la part des ménages de 4 personnes et plus est passée de 12,5 % à 11,6 % à l’échelle régionale. Dans les marchés centraux, ce recul est encore plus marqué : à Paris, seuls 6,3 % des locataires du parc privé appartiennent à un grand ménage, et 10,3 % dans les Hauts-de-Seine. La raison est simple : les loyers des grandes surfaces y sont devenus inaccessibles pour la plupart des familles.

Mobilité résidentielle : le parc locatif privé, moteur du parcours francilien ?
Un parc qui se renouvelle à grande vitesse
Le parc locatif privé est le parc de la mobilité. Aucun autre statut d’occupation ne se renouvelle aussi vite. En 2022, il a accueilli 60 % des ménages ayant emménagé depuis moins de deux ans, soit 7,2 points de plus qu’en 2006. Au total, 61,6 % de ses locataires y habitent depuis moins de quatre ans. Dans l’ensemble du parc francilien, toutes formes de logement confondues, ce taux tombe à 34,4 %. L’écart est considérable. Il illustre le rôle central du locatif privé dans la fluidité du marché immobilier et la mobilité professionnelle en Île-de-France.
Pourtant, une partie des locataires s’ancre durablement dans leur logement. En 2022, 20 % d’entre eux occupent le même appartement depuis plus de dix ans, contre 22 % en 2006. Ce recul est réel, mais reste limité.
Le rôle croissant de l’offre meublée
L’offre meublée pousse encore plus loin la logique de rotation. En 2022, 38,4 % des locataires meublés ont emménagé depuis moins de deux ans. Plus des trois quarts (77,7 %) sont là depuis moins de quatre ans, contre 72,9 % en 2006. Ces taux de rotation sont supérieurs à ceux observés dans n’importe quelle autre catégorie de logement, y compris les petites surfaces louées vides.
Des disparités territoriales dans la mobilité
La mobilité varie fortement selon les territoires. Dans les départements de grande couronne, 65 à 66 % des locataires du privé ont emménagé depuis moins de quatre ans. En petite couronne et à Paris, ce taux se situe entre 61 et 62 %. La Seine-Saint-Denis fait exception : seulement 57,5 % des locataires y ont emménagé récemment. Ce chiffre traduit une mobilité contrainte. Faute de pouvoir accéder à la propriété ou au logement social, de nombreux ménages restent bloqués dans leur logement, même s’il ne leur convient plus.
À l’autre extrême, Paris concentre une part élevée de locataires très anciens. Dans la capitale, 11,1 % des locataires privés résident dans leur logement depuis plus de vingt ans, contre 8,7 % en Île-de-France. Rester en place est ici une stratégie financière : les loyers encadrés à la relocation et la difficulté à trouver mieux rendent le départ coûteux.
Suroccupation : quand le locatif privé contraint les ménages ?
Un tiers des ménages à l’étroit
Derrière les chiffres de la mobilité se cache une réalité plus sombre. Dans le parc locatif privé en Île-de-France, 31,4 % des ménages de deux personnes et plus — soit 742 000 personnes — vivent en situation de suroccupation. Concrètement, cela signifie qu’ils occupent un logement avec au moins une pièce de moins que ce que leur situation familiale nécessiterait. Parmi eux, plus de 9 %, soit 245 000 personnes, sont en suroccupation accentuée : il leur manque deux pièces ou plus.
Ces chiffres sont bien supérieurs à ceux du reste du parc. Dans l’ensemble du parc francilien, la suroccupation ne touche que 17,8 % des ménages de deux personnes et plus, et la suroccupation accentuée, 4,4 %. Le parc locatif privé concentre donc des situations de mal-logement que les autres statuts d’occupation ne connaissent pas à cette échelle.
Le parc meublé : un facteur aggravant
La situation est encore plus préoccupante dans le parc meublé. Là, 41,4 % des ménages de plus de deux personnes vivent à l’étroit, dont 17,4 % en suroccupation accentuée. Pourtant, une évolution positive mérite d’être notée : entre 2008 et 2022, la part des ménages en suroccupation dans ce parc a reculé de 13,7 points. Ce recul s’explique par la montée en gamme et la diversification de l’offre meublée, qui attire désormais des profils moins contraints financièrement.
La Seine-Saint-Denis : département le plus touché
Au niveau départemental, la Seine-Saint-Denis est de loin la plus touchée. Elle affiche 46,2 % de ménages locataires privés de deux personnes et plus en situation de suroccupation, dont 16,7 % en suroccupation accentuée. Le Val-d’Oise (35,5 % et 9,5 %) et le Val-de-Marne (33,2 % et 10,8 %) suivent. À l’opposé, Paris enregistre les taux les plus bas. Ce clivage reflète directement les inégalités de revenus entre territoires et la rareté des alternatives de logement dans les zones les plus pauvres.

Qui sont socialement les locataires du parc privé francilien ?
La montée en puissance des cadres
Le profil social des locataires du parc locatif privé en Île-de-France se transforme. En 2022, les cadres et professions intellectuelles supérieures y représentent une part en forte hausse : +4,3 points depuis 2006, contre +3,3 points dans l’ensemble du parc. À Paris, ils constituent 42 % des locataires privés. Dans les Hauts-de-Seine, 40 %. C’est plus de 10 points au-dessus de la moyenne régionale. Ces deux départements sont aussi ceux où la hausse a été la plus forte depuis 2006 : respectivement +8 et +9,4 points.
En parallèle, la part des employés et ouvriers se contracte davantage dans le parc locatif privé (-1,5 point) que dans l’ensemble du parc (-0,5 point). Le mécanisme est direct : la hausse des loyers écarte progressivement les ménages modestes des marchés centraux, qui deviennent de plus en plus l’apanage des hauts revenus.
Les étudiants : une présence stable mais transformée
Les étudiants représentent 5 % des ménages locataires du parc privé, une proportion stable depuis 2006. Pourtant, leur répartition entre offre vide et meublée a profondément changé. Entre 2006 et 2022, leur nombre a augmenté de 22 840 dans le parc meublé. Dans le même temps, il a reculé de 9 300 dans le parc vide. La raison : le développement massif des résidences étudiantes gérées, qui ont capté une part croissante de cette demande.
Une mixité sociale encore présente hors des marchés centraux
Loin du cœur de l’agglomération, le tableau est différent. Dans le reste de la région, la mixité socioprofessionnelle du parc locatif privé se maintient. La part des ménages populaires (employés et ouvriers) reste élevée en Seine-Saint-Denis (42,8 %) et dans les départements de grande couronne (de 37 à 41 %, sauf les Yvelines). Ce maintien tient à deux facteurs. D’une part, les dispositifs d’investissement locatif successifs (Pinel, Duflot, etc.) ont favorisé la construction d’une offre plus abordable dans les pôles urbains de grande couronne. D’autre part, le desserrement de l’emploi peu qualifié vers la périphérie a suivi la même logique géographique.

Des marchés hiérarchisés : du logement haut de gamme au « parc social de fait » ?
Un revenu médian qui cache de profondes inégalités
Le revenu médian disponible par unité de consommation des locataires du parc locatif privé en Île-de-France s’élève à 23 070 € en 2021, selon les données FiLoSoFi (source : Fichier localisé social et fiscal, INSEE-DGFIP-Cnaf-Cnav-CCMSA). Ce chiffre est 2 000 € en dessous de la médiane régionale tous statuts confondus (25 210 €). Cette médiane régionale est tirée vers le haut par les propriétaires occupants, qui affichent 31 350 €. À l’opposé, les locataires du parc social ne disposent que de 17 170 € en médiane — soit 8 000 € de moins que les locataires du parc privé.
Mais la moyenne masque l’essentiel. Le parc locatif privé est le parc où les inégalités de revenus sont les plus fortes. Le rapport entre les 10 % de locataires les plus riches et les 10 % les plus pauvres (D9/D1) y atteint 4,9. Dans le parc social, il est de 3,1. Dans la propriété occupante, de 3,5. Autrement dit, le parc locatif privé rassemble à la fois des ménages très aisés et des ménages en grande précarité, souvent dans les mêmes communes.
Pauvreté et polarisation géographique
21,6 % des locataires du parc privé ont des revenus sous le seuil de pauvreté, soit 5,5 points de plus que pour l’ensemble des ménages franciliens. Mais ce taux moyen cache une polarisation géographique brutale. En Seine-Saint-Denis, près de 39 % des locataires privés vivent sous ce seuil. Dans le Val-d’Oise, ce taux atteint 28,2 %. À l’inverse, Paris, les Hauts-de-Seine et les Yvelines affichent des taux contenus entre 15 et 16,5 %.

La carte des revenus est donc lisible au premier coup d’œil. Les ménages aisés se concentrent dans un quadrant sud-ouest — Paris, Hauts-de-Seine, est des Yvelines. Les ménages précaires se regroupent dans un quadrant nord-est — Seine-Saint-Denis, sud-est du Val-d’Oise. Ce clivage reproduit, à l’échelle du locatif privé, la géographie sociale globale de la région.
Le « parc social de fait » : quand le privé remplace le HLM
Dans certaines communes franciliennes parmi les plus défavorisées, les revenus des locataires du parc privé sont aussi bas que ceux des locataires HLM — voire inférieurs. L’Institut Paris Region nomme ce phénomène le « parc social de fait ». Il désigne un parc locatif privé souvent ancien et dégradé, qui abrite des ménages destinés au logement social mais qui n’y ont pas accès, faute de place.
Ces communes se trouvent principalement en Seine-Saint-Denis : Aubervilliers, Drancy, La Courneuve, Bobigny, Pantin, Saint-Denis. D’autres communes du Val-de-Marne (Ivry-sur-Seine), de l’Essonne et du Val-d’Oise sont également concernées. Dans ces territoires, le rapport interdécile D9/D1 révèle une autre réalité : la coexistence, au sein d’un même parc local, de ménages en grande précarité et d’une classe moyenne qui cherche à rester dans ces communes en voie de gentrification.
Conclusion
Le parc locatif privé en Île-de-France remplit encore son rôle de soupape du marché immobilier : il loge les jeunes, absorbe la mobilité et accueille une diversité de profils que ni la propriété ni le logement social ne peuvent recevoir. Mais cette diversité s’érode : dans les marchés centraux, la hausse des loyers chasse les ménages modestes et les familles, tandis qu’en périphérie, suroccupation et pauvreté révèlent un parc sous forte pression, de plus en plus contraint à jouer un rôle social qu’il n’est pas conçu pour assumer.

