Le blanchiment d’argent passe souvent par l’immobilier. Les montants sont élevés, les montages complexes, les sociétés écrans nombreuses. Face à ce risque, le décret n° 2026-310 du 24 avril 2026, publié au Journal officiel, durcit les règles pour les agents immobiliers. Formation obligatoire dès l’embauche, traçabilité sur cinq ans, accès encadré au registre des bénéficiaires effectifs : les obligations LCB-FT deviennent plus contraignantes et plus contrôlables. Les agences qui ne s’y conforment pas s’exposent à des sanctions de la DGCCRF. Tour d’horizon de ce qui change concrètement.
Sommaire :
- Pourquoi les agents immobiliers sont-ils dans le viseur de la lutte contre le blanchiment d’argent ?
- Qu’impose le décret 2026-310 en matière de formation anti-blanchiment ?
- Comment fonctionne le nouveau registre des bénéficiaires effectifs ?
- Quelles sanctions et conséquences pour les agences immobilières non conformes ?
À retenir — Blanchiment d’argent et agents immobiliers : les nouvelles obligations du décret 2026
- La formation LCB-FT est obligatoire dès l’embauche dans toutes les agences immobilières.
- Les documents de formation doivent être conservés cinq ans après la fin des fonctions.
- Le contenu des formations doit être adapté au poste et au niveau de risque.
- Le registre des bénéficiaires effectifs est accessible via un certificat d’accès valable trois ans.
- Les agences non conformes s’exposent à des sanctions de la DGCCRF.

Pourquoi les agents immobiliers sont-ils dans le viseur de la lutte contre le blanchiment d’argent ?
Un secteur historiquement vulnérable aux flux financiers illicites
L’immobilier constitue l’un des vecteurs privilégiés du blanchiment d’argent en France et en Europe. Les transactions portent sur des montants élevés. Elles impliquent souvent des sociétés écrans ou des montages complexes. Pour les réseaux criminels, ce mécanisme constitue un levier efficace pour blanchir des capitaux d’origine illicite — autrement dit les « recycler » — en les réinjectant dans l’économie légale via des investissements immobiliers. Dans ce contexte, la transparence financière des transactions s’impose comme un enjeu majeur.
Le Groupe d’action financière (GAFI) place régulièrement le secteur immobilier parmi les plus exposés aux risques de blanchiment. En France, Tracfin — le service de renseignement financier de Bercy — reçoit chaque année des milliers de déclarations de soupçon émanant de professionnels de l’immobilier. Les transactions impliquant des personnes politiquement exposées (PPE) ou des ressortissants de pays à risque font l’objet d’une vigilance renforcée obligatoire.
Les obligations LCB-FT : ce que la loi impose déjà aux professionnels de l’immobilier
Les agents immobiliers figurent explicitement parmi les entités assujetties aux obligations de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, listées à l’article L. 561-2 du code monétaire et financier. Encadrés par la loi Hoguet (loi n° 70-9 du 2 janvier 1970) et titulaires d’une carte professionnelle T, ils exercent une activité réglementée particulièrement exposée aux flux financiers illicites. À ce titre, ils sont tenus de :
- mettre en place une classification des risques (article L. 561-4-1 du code monétaire et financier) ;
- effectuer des diligences de connaissance client (KYC — Know Your Customer), avec vigilance simplifiée ou vigilance renforcée selon le profil du client ;
- identifier les propriétaires effectifs des sociétés clientes, notamment via le registre des bénéficiaires effectifs ;
- déclarer toute transaction suspecte à Tracfin via la procédure de déclaration de soupçon (DS) ;
- former leur personnel — obligation déclarative et de mise en conformité.
Qu’impose le décret 2026-310 en matière de formation anti-blanchiment ?
Une formation obligatoire dès l’embauche et tout au long de la carrière
Le décret n° 2026-310 du 24 avril 2026 introduit un nouvel article D. 561-38-1-1 dans le code monétaire et financier. Il rend explicite et contraignante l’obligation de formation pour toutes les entités assujetties, dont les agences immobilières. C’est une avancée majeure pour la conformité réglementaire du secteur : jusqu’ici, l’obligation existait mais restait peu formalisée dans son contenu et sa fréquence.
Concrètement, chaque collaborateur participant à la mise en œuvre des obligations LCB-FT doit recevoir une formation :
- dès son embauche ;
- de manière régulière ensuite, selon une fréquence adaptée aux risques identifiés.
Cette formation doit couvrir les obligations prévues aux chapitres I et II du titre VI du livre V du code monétaire et financier, ainsi que les sanctions applicables en cas de manquement. Elle vise également à aider les collaborateurs à reconnaître les opérations susceptibles d’être liées au blanchiment d’argent ou au financement du terrorisme — un enjeu central pour les négociateurs immobiliers au contact quotidien des clients.
Des documents à conserver cinq ans : une traçabilité renforcée
L’agence immobilière est tenue de maintenir à jour l’ensemble des justificatifs relatifs aux formations obligatoires suivies par ses collaborateurs. Concrètement, cela suppose la mise en place d’un plan de formation structuré, ainsi que l’archivage des attestations, feuilles d’émargement et supports pédagogiques. Cette exigence s’applique pendant toute la durée d’exercice du salarié, puis se prolonge durant cinq ans après son départ.
Ces documents doivent être tenus à la disposition des autorités de supervision mentionnées à l’article L. 561-36 du code monétaire et financier, notamment la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) pour les agents immobiliers. Ces autorités vérifient le respect de l’obligation de formation, l’adéquation de sa fréquence et de son contenu aux fonctions exercées et aux risques identifiés.
Un contenu de formation adapté aux risques et aux fonctions
Le décret précise que le contenu et la fréquence des formations doivent être adaptés aux risques identifiés par la classification des risques de l’entité (article L. 561-4-1 du code monétaire et financier), ainsi qu’aux fonctions, activités et positions hiérarchiques des personnels concernés.

Comment fonctionne le nouveau registre des bénéficiaires effectifs ?
Qui peut désormais accéder au registre et dans quelles conditions ?
Le registre des bénéficiaires effectifs (RBE) recense les personnes physiques qui contrôlent in fine une société ou une entité juridique — on parle aussi de propriétaire effectif. Il est tenu par les greffiers des tribunaux de commerce ou par l’Institut national de la propriété industrielle (INPI).
Le décret n° 2026-310 élargit significativement la liste des personnes habilitées à accéder à l’intégralité de ces informations. Parmi les nouveaux accédants figurent notamment :
- les agents de l’Agence française anticorruption (AFA), dans le cadre de leurs missions définies par la loi n° 2016-1691 du 9 décembre 2016 ;
- les magistrats du Parquet européen, pour les besoins de leurs missions ;
- les agents de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) ;
- le personnel d’Europol et d’Eurojust, lorsqu’ils apportent un soutien opérationnel aux autorités nationales ;
- le personnel de l’Autorité européenne de lutte contre le blanchiment (AMLA), instituée par le règlement (UE) 2024/1620 du 31 mai 2024 ;
- les membres de la Cour des comptes et des chambres régionales et territoriales des comptes ;
- les agents de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).
Pour les agents immobiliers en tant qu’entités assujetties, l’accès au registre reste encadré par la démonstration d’un intérêt légitime, conformément à l’article L. 561-46-2 du code monétaire et financier. Cet intérêt s’apprécie au regard de la fonction du demandeur et de son lien avec la société dont les informations sont demandées (article R. 561-58-1 nouveau).
Le certificat d’accès : une nouvelle procédure sur trois ans
Le décret crée un certificat d’accès au registre des bénéficiaires effectifs, valable trois ans. Ce certificat est délivré par le greffier ou le teneur du registre lorsque l’intérêt légitime du demandeur a été reconnu (article R. 561-58-3 du code monétaire et financier).
La procédure standard prévoit un délai de réponse de douze jours ouvrables à compter de la demande. En cas d’afflux soudain de demandes, l’administration peut prolonger ce délai de douze jours. En revanche, elle accorde un traitement accéléré aux titulaires d’un certificat pour leurs demandes ultérieures, en ramenant le délai à sept jours ouvrables. Le titulaire doit alors signaler toute modification susceptible d’affecter son intérêt légitime — notamment un changement de fonction ou d’emploi (article R. 561-58-5). Le greffe peut révoquer ce certificat à tout moment si les conditions d’accès ne sont plus remplies (article R. 561-58-6).
Quelles sont les causes de refus d’accès au registre ?
Le décret liste limitativement les motifs de refus d’accès aux informations sur les bénéficiaires effectifs (article R. 561-58-3 du code monétaire et financier) :
- Dossier incomplet (informations ou documents manquants) ;
- Intérêt légitime non démontré ;
- Indices sérieux d’une utilisation détournée des informations ;
- Intérêt légitime reconnu par un autre État membre non applicable aux fins demandées ;
- Demandeur situé dans un pays tiers à l’UE, en violation du RGPD (règlement UE 2016/679 du 27 avril 2016).
Tout refus doit être motivé et mentionner les voies et délais de recours. Le silence du greffe à l’issue du délai applicable vaut décision implicite de rejet.
Quelles sanctions et conséquences pour les agences immobilières non conformes ?
Le contrôle des autorités de supervision
Les autorités de supervision mentionnées à l’article L. 561-36 du code monétaire et financier vérifient le respect de l’obligation de formation. Elles s’assurent de l’adéquation de la fréquence et du contenu des formations aux fonctions exercées et aux risques identifiés.
En cas de manquement constaté, les sanctions prévues par le code monétaire et financier peuvent être lourdes : avertissement, blâme, interdiction temporaire d’exercer, voire sanctions pécuniaires proportionnelles aux manquements constatés.
La radiation d’office et ses conséquences pratiques
Le décret introduit un mécanisme de radiation d’office au registre des bénéficiaires effectifs, applicable lorsqu’une entité ne respecte pas ses obligations déclaratives (articles L. 561-47, L. 561-47-1 ou L. 561-48 du code monétaire et financier).
Une entité radiée peut demander au greffier de rapporter cette radiation, dès lors qu’elle démontre avoir régularisé sa situation. Le greffier dispose alors de quinze jours pour y faire droit ou notifier un refus motivé (article R. 561-65 nouveau). En l’absence de réponse, le demandeur peut saisir le président du tribunal de commerce dans les quinze jours suivants.
Pour une agence immobilière, la radiation du RBE peut avoir des conséquences directes sur l’accès aux financements, la signature de compromis ou la réalisation d’actes notariés. La régularisation rapide est donc un enjeu opérationnel, au-delà de la seule conformité réglementaire.


