Le 26 mars 2026, à Paris, Odealim — premier courtier spécialiste des assurances immobilières en France — réunissait assureurs, gestionnaires de risques et professionnels de l’immobilier autour d’une question brûlante : l’assurance catastrophe naturelle peut-elle tenir face à la dérive climatique ? Denis Stasinski, chief underwriting officer de Zurich France, et Pascal J. Pfeiffer, managing consultant de TÜV SÜD, ont livré un diagnostic sans détour. Le régime Cat Nat s’essouffle. Ses réserves s’épuisent. Les coûts s’envolent. Pourtant, des solutions existent — à condition d’agir vite, de mieux partager les données et de repenser les règles du jeu assurantiel. Cet article décrypte les enseignements clés de cette matinée d’échanges et les pistes concrètes pour garantir une assurabilité durable des actifs immobiliers des entreprises.
Sommaire :
- Le régime Cat Nat face à une pression inédite
- Les outils de modélisation : où en est-on ?
- Quelles stratégies pour maintenir l’assurabilité ?
- Vers un nouveau dialogue entre assureurs et assurés
À retenir — Assurance catastrophe naturelle et dérive climatique
- Le coût des capitaux assurés double tous les dix ans.
- Le RGA touche déjà plus de 11 millions de logements en France.
- Huit sinistres majeurs sur dix révèlent une déclaration de valeur inexacte.
- Les critères ESG deviendront une condition d’assurabilité d’ici dix ans.
- Sans dialogue continu avec son assureur, une entreprise risque de se retrouver mal couverte.
Le régime Cat Nat face à une pression inédite
Une hausse des coûts sans précédent
L’assurance catastrophe naturelle entre dans une zone de turbulences. Les données de SwissRe, citées lors de la conférence Odealim, sont sans appel : le coût des capitaux assurés progresse de 5 à 7 % par an à l’échelle mondiale. À ce rythme, les montants doublent en dix ans.
En France, le scénario le plus probable projette un réchauffement global de +3 °C à horizon 2050. Sur le territoire national, cela se traduit par +4 °C. Or, les effets ne sont pas linéaires. Le World Resource Institute le démontre : à +3 °C, la surface brûlée par les incendies est multipliée par trois par rapport au scénario de référence à +1,5 °C.
Dès lors, la sinistralité s’emballe. Odealim projette une hausse du coût du sinistre climatique en France de 40 à 120 % par rapport à la période 2019-2023. Aucune région n’échappe à cette dynamique : les inondations frappent les Hauts-de-France, la sécheresse ronge le Massif central, les submersions menacent le littoral méditerranéen, les cyclones s’intensifient outre-mer.
Le retrait-gonflement des argiles, risque silencieux numéro un
Parmi les aléas naturels, le retrait-gonflement des argiles (RGA) s’impose comme le risque le plus diffus et le plus coûteux. Il touche déjà plus de 11 millions de logements en France. En période de sécheresse prolongée, les sols argileux se contractent. Au retour des pluies, ils se dilatent. Ce mouvement provoque des fissures structurelles, des affaissements de fondations et des dommages profonds au bâti.
La sécheresse s’impose désormais comme le risque naturel le plus préoccupant à moyen terme. Elle accentue le phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA), fragilise les infrastructures et complexifie l’évaluation des sinistres. Dans ce contexte, le régime Cat Nat est soumis à une pression croissante : ses réserves ont été fortement entamées au cours des cinq dernières années. Une révision des tarifs apparaît inévitable, tout comme une adaptation des règles de couverture.
Les outils de modélisation : où en est-on ?
Intelligence artificielle et données satellitaires : des progrès réels
Les professionnels de l’assurance catastrophe naturelle disposent aujourd’hui d’outils bien plus performants qu’il y a dix ans. L’intelligence artificielle enrichit les modèles de prévision. Les données satellitaires affinent les probabilités d’occurrence. Ensemble, ces technologies permettent de mieux croiser les données climatiques avec les caractéristiques précises des actifs assurés. Les estimations de dommages gagnent en précision.
Des startups spécialisées vont plus loin. Elles proposent des solutions de valorisation d’actifs immobiliers intégrant des paramètres environnementaux, ainsi que des outils de prévision météo granulaires capables d’analyser des micro-zones à risque. Ces innovations ouvrent des perspectives concrètes pour les gestionnaires de patrimoines immobiliers d’entreprise.
Des lacunes cartographiques qui persistent
Toutefois, les modèles actuels présentent encore des lacunes critiques. La résolution cartographique reste trop grossière — typiquement 30 m × 30 m. À cette échelle, les phénomènes très localisés échappent à l’analyse. Or, c’est précisément là que se jouent les dommages : un bâtiment construit en bas de pente sera sinistré, là où son voisin à 50 mètres ne le sera pas.
Plusieurs catégories d’événements restent mal cartographiées :
- Les inondations flash (crues soudaines après orages intenses)
- Les eaux de ruissellement urbain
- Les tornades et rafales localisées
L’ADEME travaille actuellement à l’élaboration d’un modèle français spécifique sur les inondations et le retrait-gonflement des argiles (RGA). Cette initiative publique vise à combler les lacunes des modèles internationaux. Ces derniers restent souvent inadaptés aux spécificités du territoire et du bâti français.
Quelles stratégies pour maintenir l’assurabilité ?
Quatre axes d’action pour les entreprises
Face à l’aggravation des risques naturels, Pascal J. Pfeiffer (TÜV SÜD) propose une approche en quatre axes. Chaque axe est complémentaire. Ensemble, ils permettent aux entreprises de préserver leur assurabilité sur le long terme.
Anticipation par les données
L’entreprise collecte, fiabilise et actualise régulièrement ses données d’actifs : valeur réelle, localisation précise, caractéristiques techniques et environnementales du bâtiment. Sans ces informations, aucun dialogue assurantiel sérieux n’est possible. C’est le socle de toute couverture efficace.
Atténuation par les travaux de protection
Investir dans des mesures préventives réduit mécaniquement la sinistralité. Les conditions tarifaires s’améliorent en retour. L’exemple de Trèves est éloquent : deux millions d’euros investis dans des ouvrages anti-inondation ont permis de diviser les dommages de manière significative lors des épisodes suivants.
Arbitrage via le retrait de zones à risque
Certains actifs se retrouvent exposés à des risques devenus non assurables. Dans ce cas, le Fonds Barnier (Fonds de prévention des risques naturels majeurs) intervient. Il finance le déplacement ou la démolition des biens situés en zones de danger. Pourtant, ce dispositif reste méconnu des entreprises.
Adaptation des supply chain
Une entreprise ne gère pas seulement ses propres actifs. Elle doit aussi cartographier les vulnérabilités climatiques de ses fournisseurs. Un prestataire situé en zone inondable peut paralyser toute une activité. Dès lors, intégrer le risque naturel dans la gestion des risques opérationnels devient une nécessité stratégique.
Le Fonds Barnier et le régime Cat Nat : repères réglementaires
Le régime français d’indemnisation des catastrophes naturelles repose sur la loi du 13 juillet 1982 (article L. 125-1 et suivants du Code des assurances). Il adosse une couverture obligatoire à tout contrat d’assurance dommages. En revanche, l’État de catastrophe naturelle ne se déclenche pas automatiquement. Un arrêté interministériel, publié au Journal officiel, est indispensable. Sans lui, aucune indemnisation n’est possible.
Le Fonds Barnier, institué par la loi du 2 février 1995, finance des actions de prévention. Il peut aussi indemniser les propriétaires de biens situés en zone de risque majeur. Son financement repose sur un prélèvement sur les primes d’assurance Cat Nat. Néanmoins, face à la multiplication des événements climatiques, ses ressources s’épuisent elles aussi.
Vers un nouveau dialogue entre assureurs et assurés
La qualité des données, clé de voûte de l’assurabilité
L’assurabilité d’un actif repose sur quatre piliers : le caractère aléatoire du risque, sa quantification fiable, la mutualisation d’une communauté d’assurés suffisamment large, et l’indépendance des sinistres. Ce dernier point signifie qu’un même événement ne doit pas toucher simultanément l’ensemble des assurés.
Or, le dérèglement climatique vient fragiliser chacun de ces piliers. Il transforme certains risques en quasi-certitudes sur des territoires ciblés, met à l’épreuve les outils de modélisation et accentue la concentration géographique des sinistres. En conséquence, la qualité des données déclarées devient un enjeu central.
Denis Stasinski (Zurich France) a livré un chiffre frappant lors de la conférence : sur dix sinistres majeurs, huit font apparaître des déclarations de valeur inexactes — sous-estimées ou surestimées. Résultat : des primes mal calibrées et des indemnisations inadéquates, au détriment de l’assuré comme de l’assureur.
Les critères ESG, prochaine condition d’assurabilité
Le paysage assurantiel va se transformer en profondeur. D’ici cinq à dix ans, les critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance) s’imposeront comme une condition explicite d’assurabilité. Cela concerne notamment la responsabilité civile et les garanties Dommages-Ouvrage. Les entreprises qui n’engagent pas de démarche de réduction de leur empreinte climatique s’exposent à des surprimes. Certaines risquent même des exclusions de garantie.
En effet, les assureurs intègrent progressivement la résilience des actifs dans leurs critères de souscription. Autrement dit, un bâtiment mal entretenu, mal localisé ou sans plan d’adaptation climatique devient un risque que l’assureur refuse de porter seul.
Laetitia Mathelin, Directrice Assurances immobilières Entreprises chez Odealim, résume l’enjeu : « À l’instar d’un organisme vivant, l’assurance s’adapte, mais elle exige des données fiables, un dialogue mature et des anticipations partagées pour répondre efficacement au besoin de protection des entreprises. Face à la dérive climatique, Odealim entend sensibiliser et apporter des réponses aux PME et ETI soucieuses de bénéficier d’une protection pérenne à la fois pour leurs actifs immobiliers et pour la continuité de leurs activités. »

