+13 % en huit ans : c’est ce que les statistiques officielles affichent pour le pouvoir d’achat des ménages entre 2017 et 2024. Pourtant, des millions de Français sautent des repas, renoncent à se chauffer et s’endettent pour boucler leurs fins de mois. Ce paradoxe est au cœur du rapport d’information n° 2747 déposé le 4 mai 2026 à l’Assemblée nationale par les députés Thierry Benoit et Robert Le Bourgeois. Leurs conclusions sont sans détour : l’Insee surestime la progression du niveau de vie réel. Derrière la moyenne se cachent des inégalités béantes, une érosion concrète des budgets et 29 recommandations pour réformer en profondeur la statistique publique et les politiques publiques.
Sommaire :
- La mesure officielle du pouvoir d’achat des ménages est-elle fiable ?
- Depuis 2017, une progression en trompe-l’œil du pouvoir d’achat des ménages ?
- Les inégalités sociales et territoriales cachées derrière la moyenne
- Comment le pouvoir d’achat des ménages s’érode-t-il au quotidien ?
- Quelles réformes pour restaurer un vrai pilotage du pouvoir d’achat des ménages ?
À retenir — Pouvoir d’achat des ménages : ce que les chiffres officiels cachent vraiment
- L’indicateur officiel surestime la progression du pouvoir d’achat des ménages.
- Le salaire moyen réel a reculé de 3 % depuis 2017.
- En 2023, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, un record depuis 1996.
- Les ménages ruraux paient l’inflation plus cher et n’ont pas les moyens d’y échapper.
- Le rapport formule 29 recommandations pour mieux mesurer, mieux cibler et mieux protéger.
La mesure officielle du pouvoir d’achat des ménages est-elle fiable ?
Un indicateur qui ne mesure pas ce qu’on croit
L’Insee publie chaque trimestre un chiffre officiel du pouvoir d’achat des ménages. Ce chiffre passe pour une réalité objective. Il ne l’est pas. L’économiste François Geerolf, de l’OFCE, l’affirme devant la mission parlementaire sans ambages : « “Le” pouvoir d’achat n’existe pas. » Des choix méthodologiques orientent la mesure à la hausse. Or la plupart des autres pays ne publient pas d’indicateur unique de ce type.
Concrètement, l’indicateur officiel additionne tous les revenus des ménages : salaires, dividendes, revenus locatifs et même un loyer fictif attribué aux propriétaires qui habitent leur propre logement. L’État leur prête, en quelque sorte, un loyer qu’ils se verseraient à eux-mêmes. Ce revenu imaginaire gonfle la statistique. Or personne ne perçoit un seul euro de plus. Par ailleurs, l’indice de prix retenu sous-estime l’inflation, notamment parce que les loyers y pèsent deux à trois fois moins que chez nos voisins européens.
Trois biais qui faussent le résultat
Les rapporteurs identifient trois biais. Tous poussent la mesure dans le même sens : vers le haut.
La moyenne masque la médiane. Les revenus du capital — dividendes, placements financiers — se concentrent dans les mains d’une minorité. Leur hausse tire la moyenne vers le haut. En revanche, la plupart des ménages n’en bénéficient pas. François Geerolf le souligne : « la moyenne masque la médiane, notamment en raison de l’explosion des dividendes. »
L’inflation est sous-estimée. La méthode retenue considère que toute hausse de prix d’un produit neuf par rapport à l’ancien traduit un gain de qualité. En pratique, cela revient à effacer une partie de la hausse des prix. Les Français paient pourtant bel et bien plus cher. Cette méthode est d’ailleurs déconseillée par Eurostat depuis 2021.
Des revenus fictifs gonflent le calcul. Le loyer imaginaire des propriétaires et les intérêts d’épargne dont la hausse est en partie illusoire en période d’inflation font paraître les ménages plus riches qu’ils ne le sont.

Depuis 2017, une progression en trompe-l’œil du pouvoir d’achat des ménages ?
Quatre phases, quatre réalités très différentes
Entre 2017 et 2024, le pouvoir d’achat officiel a progressé d’environ 13 %. Cette progression a pourtant été très chaotique. Surtout, des facteurs qui ne profitent pas aux salariés ordinaires l’ont portée.
2017-2019 : une hausse due aux baisses d’impôts, pas aux salaires
Sur cette période, ce sont avant tout les mesures adoptées en urgence en décembre 2018 qui expliquent la progression du pouvoir d’achat. Le mouvement des Gilets jaunes a forcé le gouvernement à agir : revalorisation de la prime d’activité, défiscalisation des heures supplémentaires. Sans cette réponse politique au mouvement social, la hausse aurait été quasi nulle.
2020-2021 : le Covid amorti par l’État
La pandémie effondre l’économie. En réponse, l’État compense massivement par l’activité partielle et les aides directes. Le pouvoir d’achat résiste en apparence. En réalité, les ménages ne peuvent pas dépenser : ils épargnent massivement. Ce n’est donc pas un gain de pouvoir d’achat vécu.
2022-2023 : le choc de l’inflation
La guerre en Ukraine déclenche une flambée des prix de l’énergie et de l’alimentation. L’inflation atteint son pic en 2023. Le pouvoir d’achat stagne ou recule. Les boucliers tarifaires sur l’énergie protègent alors une partie des ménages, au prix de 26 milliards d’euros de dépenses publiques.
2024 : un rebond qui ne se ressent pas
L’inflation recule. Sur le papier, le pouvoir d’achat repart à la hausse. Pourtant, les ménages ne consomment pas davantage et épargnent bien plus qu’avant la crise. Le signal est clair : les Français ne croient pas aux chiffres qui leur disent qu’ils vont mieux.

Le vrai perdant : le salarié
Le constat le plus frappant du rapport tient en une phrase. Le pouvoir d’achat global a progressé de 13 %. Mais le salaire moyen réel, lui, a reculé de 3 % depuis 2017. L’Insee le reconnaît : « les salaires réels n’ont toujours pas retrouvé leur niveau de 2021. » En clair, les créations d’emplois, les baisses d’impôts et l’explosion des revenus du capital ont porté la hausse statistique — pas la fiche de paie du salarié ordinaire.
La France en Europe : une performance trompeuse
En comparaison européenne, la France affiche de bons chiffres. Néanmoins, cette performance tient surtout à une inflation plus faible — grâce au nucléaire et aux boucliers tarifaires — et non à une vraie hausse des salaires. En Espagne et en Allemagne, les salaires ont davantage augmenté. Dès lors, les travailleurs y ont davantage regagné en pouvoir d’achat réel.

Les inégalités sociales et territoriales cachées derrière la moyenne
Les plus modestes s’appauvrissent, les plus aisés s’enrichissent
La moyenne nationale cache des réalités opposées. En 2023, les 10 % des Français les plus pauvres voient leur niveau de vie baisser de 1 % en euros constants. Dans le même temps, les 10 % les plus aisés le voient progresser de 2,1 %, portés par leurs revenus financiers.
La raison est mécanique. Les familles modestes consacrent environ 77 % de leurs revenus à trois postes incompressibles : alimentation, logement, transport. Quand les prix de ces postes flambent, il ne reste plus rien à rogner. Les ménages aisés, en revanche, y consacrent moins de 20 % de leurs revenus. Ils disposent d’une marge d’adaptation que les autres n’ont pas.
Un impact redistributif asymétrique des réformes socio-fiscales 2017-2022
L’Institut des politiques publiques a mesuré qui a réellement bénéficié des grandes réformes fiscales du quinquennat 2017-2022 : suppression de la taxe d’habitation, flat tax sur les dividendes, transformation de l’ISF. Le bilan est sans équivoque. Les 5 % les plus modestes ont gagné 0,8 % de niveau de vie. Les 1 % les plus aisés en ont gagné 3,3 %. Autrement dit, seuls 33 % des ménages du premier décile sont sortis gagnants des réformes, contre 81 % dans le dernier décile.

Des inégalités territoriales criantes dans le pouvoir d’achat des ménages
L’endroit où l’on vit détermine aussi fortement le pouvoir d’achat réel. Entre 2017 et 2022, le coût de l’alimentation, du logement et du transport augmente de 18 % en zone rurale, contre 13 % à Paris. Rapportée aux revenus souvent plus faibles des habitants ruraux, cette hausse pèse proportionnellement encore plus lourd.
Ces ménages cumulent par ailleurs les désavantages : logements plus anciens, plus grands, plus coûteux à chauffer, forte dépendance au fioul et à la voiture. Dans les territoires d’outre-mer, la situation est encore plus grave. Les produits alimentaires y coûtent 30 % plus cher qu’en Hexagone, dans des territoires où la pauvreté touche deux à cinq fois plus de personnes qu’en métropole.
Comment le pouvoir d’achat des ménages s’érode-t-il au quotidien ?
L’alimentation, premier poste d’ajustement des ménages
Depuis 2021, les prix alimentaires augmentent de 22 %, bien plus vite que l’inflation générale. Près de trois Français sur dix déclarent avoir dû sauter des repas faute de moyens. En 2025, neuf millions de personnes se trouvent en situation de privation matérielle, un record depuis douze ans. Plus de 11 % de la population ne peut plus se payer de la viande, du poisson ou un équivalent végétarien tous les jours — soit 50 % de plus qu’en 2020.
Le marché du bio subit de plein fouet cette crise. Dès 2022, les ventes s’effondrent : les ménages basculent massivement vers les produits les moins chers. Pour autant, même bien manger « ordinaire » reste hors de portée pour beaucoup. Pour une famille de quatre personnes respectant les recommandations nutritionnelles officielles, le budget alimentaire mensuel s’élève à 539 euros, soit 45 % du budget total d’une famille sous le seuil de pauvreté.
Les lois Égalim contournées par les centrales d’achat européennes
Les lois Égalim — votées en 2018, 2021 et 2023 — devaient garantir une meilleure rémunération aux agriculteurs et encadrer les négociations avec la grande distribution. En pratique, plusieurs grandes enseignes contournent ces règles. Elles passent par des centrales d’achat installées aux Pays-Bas, en Belgique ou en Suisse, hors du champ de la loi française. Quant au dispositif qui oblige les supermarchés à vendre avec une marge minimale de 10 %, il coûte entre 470 millions et 1 milliard d’euros par an aux consommateurs, sans avoir amélioré le revenu des agriculteurs.
Énergie et mobilité : des dépenses devenues insoutenables
La facture de gaz bondit de 75 % entre 2017 et 2026, pendant que les revenus des ménages progressent de 34 %. En 2023, 3,1 millions de ménages se trouvent en situation de précarité énergétique. Sans les aides de l’État, ce chiffre aurait atteint 17,9 % de la population, soit près d’un Français sur cinq. En outre, la part des ménages déclarant avoir souffert du froid chez eux double entre 2018 et 2024, passant de 18 % à 35 %.
Précarité énergétique : le monde rural doublement pénalisé
En zone rurale, près de la moitié des logements se chauffent au fioul ou au bois. Ces logements sont souvent plus grands, plus anciens, moins bien isolés. Le chèque énergie, censé aider les ménages modestes, s’élève en moyenne à 149 euros. Or il ne couvre plus que 12 % d’une facture annuelle d’électricité, et l’État ne l’a pas revalorisé depuis 2019 malgré l’explosion des prix.
À cela s’ajoute le choc des carburants. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz en février 2026, les prix à la pompe dépassent 2 euros le litre. Pour les ménages ruraux qui n’ont pas d’autre choix que leur voiture pour travailler, faire leurs courses ou accéder aux soins, ce sont des dizaines d’euros supplémentaires chaque mois.
Le logement, première source de fragilité du pouvoir d’achat des ménages
Le logement absorbe aujourd’hui 27,8 % des dépenses des ménages, contre moins de 18 % dans les années 1960. Depuis 2000, les prix des logements anciens ont plus que doublé, quand les revenus progressaient deux fois moins vite. En 2022, les taux de crédit immobilier entament une remontée brutale, passant de 1,4 % à 3,7 % fin 2024. La capacité d’emprunt des ménages recule dès lors de 20 à 25 %.
Les conséquences sont concrètes. 40 % des 18-35 ans considèrent l’accession à la propriété comme un rêve inaccessible. 59 % des jeunes actifs encore chez leurs parents y restent pour des raisons financières. Par ailleurs, les consultations pour impayés de loyers progressent de 7,3 % à 9,3 % des demandes aux agences d’information sur le logement entre 2017 et 2025.
Crédit à la consommation et surendettement en forte hausse
Face à ces pressions, de plus en plus de Français s’endettent. En 2025, la Banque de France enregistre 148 000 dossiers de surendettement, en hausse de 10 % sur un an. 62 % de ces personnes vivent sous le seuil de pauvreté. La part des jeunes de 18 à 29 ans parmi les surendettés double en trois ans, passant de 5 % à 12 %. Le paiement en plusieurs fois, lui, est désormais présent dans 16 % des dossiers de surendettement.
Quelles réformes pour restaurer un vrai pilotage du pouvoir d’achat des ménages ?
Réformer la mesure statistique officielle
Les rapporteurs demandent en priorité de rendre les statistiques plus honnêtes :
- Supprimer les loyers fictifs du calcul du pouvoir d’achat, car ils gonflent artificiellement le revenu des propriétaires (recommandation n° 2).
- Publier la médiane en plus de la moyenne, pour cesser de masquer que les gains se concentrent sur une minorité (recommandation n° 4).
- Diversifier les indicateurs publiés, notamment en incluant l’évolution du salaire réel (recommandation n° 5).
- Rendre l’INSEE plus indépendant en créant un comité scientifique extérieur à l’institut pour valider ses méthodes (recommandation n° 6).
Agir sur les revenus du travail
Les rapporteurs sont clairs : la France ne peut pas continuer à soutenir le pouvoir d’achat des ménages uniquement par la dépense publique. Il faut donc réduire les charges pesant sur les entreprises pour leur permettre d’augmenter les salaires (recommandation n° 7).
Réformer la tarification de l’énergie et accélérer la rénovation
Sur l’énergie, les rapporteurs proposent d’abord de suspendre une taxe sur les carburants. Cette mesure permettrait une baisse d’environ 15 centimes par litre (recommandation n° 21). Ils demandent ensuite de renégocier les règles européennes afin que le prix de l’électricité française ne soit plus indexé sur celui du gaz (recommandation n° 22). Sur le logement, un prêt à taux zéro élargi s’impose pour les primo-accédants et la rénovation du bâti ancien (recommandation n° 23).
Réguler les prix alimentaires et protéger les consommateurs
En cas d’inflation alimentaire supérieure à 3 %, une TVA à 0 % sur 100 produits essentiels entre en jeu (recommandation n° 15). En parallèle, les contournements des lois Égalim doivent être sanctionnés plus sévèrement (recommandation n° 16). Les moyens de la DGCCRF — la direction qui surveille les pratiques commerciales abusives — doivent être renforcés face à l’explosion des arnaques en ligne (recommandation n° 27). Enfin, le paiement fractionné doit être mieux encadré pour éviter que les ménages fragiles ne s’endettent sans s’en rendre compte (recommandation n° 29).
Mieux piloter les politiques publiques grâce aux données distribuées
Jusqu’ici, les politiques de soutien au pouvoir d’achat s’appuient sur des moyennes nationales. Elles ignorent ainsi les situations réelles des ménages les plus fragiles. Les rapporteurs demandent donc la publication trimestrielle d’un tableau de bord détaillé par niveau de revenu, type de ménage et territoire (recommandation n° 13).
Le pouvoir d’achat des ménages ne recule pas seulement parce que les prix augmentent : il recule aussi parce que les outils censés le mesurer le surestiment, parce que les politiques publiques ciblent mal ceux qui en ont le plus besoin, et parce que les revenus du travail décrochent face aux revenus du capital. Réformer les statistiques, c’est donc aussi, en démocratie, rendre aux citoyens une image fidèle de leur propre réalité.

