Un quart des jeunes Français n’ont jamais quitté le domicile parental à 23 ans. Derrière ce chiffre, publié en juin 2026 par l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP), se cachent des réalités très éloignées du cliché du « Tanguy » confortable. Le logement des jeunes bute sur un triple obstacle : emploi précaire, loyers inaccessibles, obligations familiales. L’étude décrypte ces situations et interroge les leviers à actionner.
Sommaire :
- Pourquoi le logement des jeunes est-il devenu inaccessible ?
- L’emploi précaire : premier obstacle au départ du domicile parental
- Les études supérieures : une cohabitation subie, pas choisie
- Le rôle d’aidant : quand les jeunes restent pour s’occuper de leurs proches
- Quelles solutions pour le logement des jeunes en France ?
À retenir — Logement des jeunes et cohabitation parentale prolongée
- Un quart des jeunes Français n’ont jamais quitté le domicile familial à 23 ans.
- L’emploi précaire est le premier obstacle à l’autonomie résidentielle.
- 26 % des jeunes cohabitants à 23 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation.
- Les loyers parisiens dépassent de 40 % ceux du reste du territoire national.
- Des jeunes, surtout des femmes, restent pour s’occuper d’un proche malade ou dépendant.

Pourquoi le logement des jeunes est-il devenu inaccessible ?
En France, un jeune sur deux quitte le domicile parental avant 19 ans. Pourtant, pour un jeune sur quatre, ce premier départ n’a toujours pas eu lieu à 23 ans. À 25 ans, un sur sept n’est encore jamais parti. Ces chiffres, issus de l’étude INJEP publiée en juin 2026, ne sont pas anodins. Ils signalent une difficulté structurelle d’accès au logement des jeunes, qui touche en particulier les grandes villes.

Un marché immobilier de plus en plus hostile aux jeunes
Le lieu de résidence des parents pèse lourd dans l’équation. Les jeunes ayant grandi en ville partent plus tard que ceux issus de zones rurales. Deux raisons l’expliquent. D’abord, les lieux d’études et d’emploi sont souvent accessibles depuis le domicile familial, ce qui réduit l’urgence du départ. Ensuite, et surtout, le coût du logement en milieu urbain rend ce départ financièrement risqué.
Le mythe du « Tanguy » enfin déconstruit
L’idée reçue du jeune adulte qui s’incruste chez ses parents par confort ne résiste pas à l’analyse. L’enquête qualitative de l’INJEP, menée en 2025 auprès de 34 jeunes à Paris et Marseille, dresse un tout autre tableau. Ces jeunes ne restent pas par choix. Ils reportent le départ par nécessité, pour trois raisons principales : les difficultés à s’insérer sur le marché du travail, la poursuite d’études proches du domicile familial, et l’obligation d’aider un proche. La cohabitation prolongée est une contrainte. Rarement un confort.
L’emploi précaire : premier obstacle au départ du domicile parental
Sans revenus stables, impossible de louer. C’est le constat central de l’étude INJEP. Le marché locatif privé exige des garanties — CDI, revenus suffisants, caution — que beaucoup de jeunes ne peuvent tout simplement pas fournir. Dès lors, l’emploi devient la condition première du logement des jeunes.
Les jeunes Neet : une précarité résidentielle extrême
Les jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation — les « Neet » — représentent 26 % des jeunes de 23 ans qui n’ont jamais quitté le foyer parental, contre 14 % de ceux qui ont déjà décohabité. Plus révélateur encore : sept sur dix d’entre eux ne seront toujours pas partis à 25 ans. Ce sont, le plus souvent, de jeunes hommes peu diplômés, issus des classes populaires, sans emploi stable et sans garanties locatives.
Le cas de Christopher illustre cette réalité. Jusqu’à ses 24 ans, il vit avec sa mère et sa sœur dans un logement social parisien. Sans baccalauréat, ses seules ressources proviennent de courtes missions comme agent d’entretien. Le loyer familial atteint 700 euros par mois, pour des ressources totales d’environ 1 000 euros. Dans ces conditions, l’accès au parc privé parisien est inenvisageable. Après plusieurs années sans emploi, il débute un contrat d’engagement jeune (CEJ) avec une mission locale — premier pas vers une insertion professionnelle.
Le CDD : un frein méconnu mais réel
Avoir un emploi ne suffit pas. Parmi les jeunes qui vivent encore chez leurs parents à 23 ans, un sur cinq est en CDD. Or, les bailleurs privés exigent quasi systématiquement un CDI. Sans ce sésame, les portes restent fermées. À 23 ans, 81 % des jeunes en CDI ont déjà décohabité au moins une fois, contre 74 % des jeunes en CDD. L’écart paraît faible, mais il cache des situations bloquées durablement.
Bernardo, 24 ans, est en CDD dans une association après plusieurs emplois en intérim. Il vit à Paris avec sa compagne chez sa tante et son oncle, dans un appartement qu’il décrit comme étroit. Il dort dans le salon. Après des mois de recherche infructueuse, il attend que son employeur lui propose un CDI. Il résume : « Le souci, le vrai que je voulais dire, c’est que je suis en CDD. Et quand on n’est pas en CDI, c’est très difficile. »
Le CDI ne suffit pas toujours
Même avec un CDI, certains jeunes ne parviennent pas à partir. Parmi ceux de 23 ans qui n’ont jamais décohabité, 30 % sont pourtant en CDI. Mais 70 % d’entre eux ont au plus le baccalauréat. Un CDI peu qualifié, c’est souvent un salaire insuffisant pour assumer un loyer dans les zones tendues. Le diplôme, autrement dit, détermine autant que le type de contrat.
Lucas, 23 ans, travaille comme psychologue en institution à trois quarts temps. Il perçoit 2 000 euros nets par mois en CDD. Il estime ce salaire trop faible pour louer seul en banlieue parisienne. Il préfère donc rester chez ses parents et épargner pour accéder un jour à la propriété. Pour lui, la cohabitation est un choix contraint, pas subi — mais il reste prisonnier du même verrou.
Les études supérieures : une cohabitation subie, pas choisie
À 23 ans, 25 % des jeunes qui vivent encore chez leurs parents sont étudiants. Pour ce groupe, la situation est différente. Le maintien au domicile parental n’est pas lié à la précarité de l’emploi, mais à la géographie et au coût du logement étudiant dans les grandes villes.
Des étudiants contraints par le marché immobilier urbain
Ces étudiants vivent plus souvent en milieu urbain dense. Ils sont aussi plus fréquemment issus de milieux modestes que ceux ayant déjà décohabité. Le marché immobilier saturé, les loyers élevés et la faiblesse de l’offre de logements abordables rendent le départ économiquement impossible pour beaucoup d’entre eux. Rester chez ses parents, c’est alors la seule option réaliste.
Hacina, aujourd’hui travailleuse sociale à 30 ans, a fait ses études à Marseille en restant chez ses parents, issus des classes populaires. Elle l’explique : « Mon ordre des choses à cette époque-là, c’était que je faisais des études et après, j’irai vivre seule ou avec quelqu’un, peu importe, mais je ne pars pas de chez mes parents tant que je n’ai pas fini mes études. » Ce n’est pas de l’immaturité. C’est du pragmatisme.
Des conditions d’études inégales sous le même toit
Pourtant, rester chez ses parents ne signifie pas étudier dans de bonnes conditions. Les situations varient fortement d’un foyer à l’autre. Certains étudiants disposent d’une chambre calme et d’un espace dédié au travail. D’autres font face à des logements surpeuplés et bruyants. Par ailleurs, la proximité entre le domicile et les lieux d’études est souvent relative. Elle peut masquer des trajets quotidiens de plusieurs heures pour rejoindre les campus, les terrains de stage ou les lieux de formation.
Le rôle d’aidant : quand les jeunes restent pour s’occuper de leurs proches
Le logement des jeunes n’est pas seulement une affaire d’argent. Pour une part moins visible mais réelle, certains jeunes restent au domicile familial pour une tout autre raison : prendre soin d’un proche malade, dépendant ou vulnérable.
Une réalité sous-estimée
Sur les 34 entretiens réalisés par l’INJEP, huit jeunes se trouvent en situation d’aidance. Quatre d’entre eux vivent chez leurs parents ou n’en sont partis qu’après 23 ans directement à cause de ce rôle. Les formes d’aide sont variées : gestion du quotidien, soutien financier, accompagnement de parents en situation d’illettrisme dans les démarches administratives, ou encore prise en charge physique et émotionnelle d’un proche gravement malade.
Lola, 22 ans, vit à Marseille avec ses parents. Sa grand-mère est atteinte de démence. Pour éviter le coût prohibitif d’un EHPAD, la famille l’héberge la nuit et les week-ends. Lola gère au quotidien, avec sa mère, la toilette et le coucher de sa grand-mère. Partir signifierait fragiliser cet équilibre.
Une charge qui repose principalement sur les femmes
L’aidance touche majoritairement les jeunes femmes. Maissara, 24 ans, professeure en lycée à Marseille, s’occupe de sa mère veuve, atteinte d’une grave maladie des articulations. Sa mère perçoit 900 euros de pension d’invalidité pour un loyer de 760 euros. Maissara prend en charge les courses, les démarches administratives et les rendez-vous médicaux — sa mère ne maîtrisant pas le français. Elle et ses deux sœurs complètent aussi financièrement les ressources maternelles.
Lorsqu’elle obtient un concours de la fonction publique impliquant une mutation en région parisienne, elle se retrouve tiraillée entre son désir d’émancipation et la culpabilité du départ : « Je n’ai pas souvent pensé à moi. D’un côté, je me dis que c’est bien parce que cela va me permettre de me détacher. Mais d’un côté, je me dis que cela me fait quand même de la peine, parce que je sais que ma maman a besoin de moi. »
Même après le départ, la charge ne disparaît pas. Ces jeunes femmes continuent d’assumer leur rôle à distance : gestion administrative, prise de rendez-vous, transferts d’argent. La charge mentale traverse les murs.
Quelles solutions pour le logement des jeunes en France ?
Face à ces constats, les réponses ne peuvent pas se limiter au seul marché immobilier. Le logement des jeunes est un problème transversal. Il appelle des politiques coordonnées, qui agissent simultanément sur l’emploi, l’offre de logements et la reconnaissance des aidants.
Agir sur l’emploi et les revenus
La précarité de l’emploi est le premier verrou. Toute politique du logement des jeunes efficace doit donc s’articuler avec les politiques d’insertion professionnelle. Le Contrat d’engagement jeune (CEJ) constitue un premier outil pour les jeunes les plus éloignés de l’emploi. Néanmoins, il ne suffit pas. Sans adéquation entre les salaires et les niveaux de loyers dans les zones tendues, même un CDI ne garantit pas l’accès à un logement autonome.
Développer une offre de logement abordable
L’offre de logements accessibles aux jeunes reste insuffisante dans les grandes villes. Plusieurs leviers existent : développer le parc social, multiplier les résidences étudiantes, et renforcer les dispositifs de garantie locative. Parmi ceux-ci, Visale — la garantie proposée par Action Logement — permet aux jeunes sans garant de rassurer les bailleurs privés. Ces outils sont utiles. Ils restent toutefois insuffisants face à l’ampleur du déséquilibre entre offre et demande dans les marchés tendus.
Reconnaître et soutenir les jeunes aidants
Enfin, les jeunes aidants constituent un angle mort des politiques du logement. Pourtant, leur situation est bien documentée : ils sacrifient leur autonomie résidentielle pour assurer une fonction essentielle au sein de leur famille. Les soutenir nécessite des mesures spécifiques — solutions de répit, accompagnement financier, accès prioritaire au logement social — pour leur permettre, à terme, de construire leur propre trajectoire résidentielle.
Conclusion
Le logement des jeunes en France n’est pas une question de confort ou de choix de vie. C’est le révélateur d’une génération prise en étau entre un marché du travail précaire et un marché immobilier inaccessible. Les solutions existent. Elles passent par l’emploi, l’offre de logement abordable et la reconnaissance des aidants familiaux.

