En pleine canicule, six organisations représentant l’ensemble de la filière isolation tirent la sonnette d’alarme : le gouvernement s’apprête à prendre trois décisions qui, cumulées, affaiblissent durablement la politique de rénovation énergétique. Exclusion de l’isolation des combles et des toitures des aides MaPrimeRénov’ « mono-geste », manipulation du coefficient de conversion en énergie primaire de l’électricité et assouplissement de l’interdiction de louer les passoires thermiques — autant de reculs qui pénalisent en priorité les ménages modestes et menacent 76 000 emplois qualifiés. Pourquoi ces choix sont-ils contradictoires avec les objectifs climatiques affichés, et quelles en seront les conséquences concrètes pour les Français ?
Sommaire :
- Pourquoi supprimer l’aide à l’isolation des toitures est-il une erreur ?
- Le DPE artificiel : une fausse bonne nouvelle pour l’isolation ?
- Les passoires thermiques pourront-elles à nouveau être louées ?
- Quelles conséquences pour la filière industrielle de l’isolation ?
À retenir — Isolation et rénovation énergétique : le gouvernement recule
- Le gouvernement prévoit d’exclure l’isolation des toitures et combles des aides MaPrimeRénov’ mono-geste.
- La toiture est responsable de 30 % des déperditions thermiques d’un logement.
- L’abaissement du coefficient énergie primaire améliore les DPE sans aucun travail d’isolation réel.
- L’assouplissement de l’interdiction de louer les passoires thermiques repousse les rénovations indispensables.
- La filière isolation représente 76 000 emplois qualifiés sur le territoire français.
Pourquoi supprimer l’aide à l’isolation des toitures est-il une erreur ?
La toiture, source de 30 % des déperditions thermiques
Un logement mal isolé en toiture perd 30 % de sa chaleur par le toit. C’est le point de fuite le plus important — devant les murs, les fenêtres et les planchers. Isoler les combles ou la toiture constitue donc le premier geste de rénovation thermique. C’est aussi l’un des plus abordables.
Pourtant, le gouvernement prévoit d’exclure ces travaux des aides MaPrimeRénov’ « mono-geste ». Concrètement, les ménages qui souhaitent isoler uniquement leur toiture ne pourront plus bénéficier de cette aide. Or, en été, une toiture non isolée transforme le logement en four. En hiver, elle laisse s’échapper la chaleur. L’isolation thermique n’est donc plus un luxe : c’est une protection essentielle face au dérèglement climatique.

Un recul qui pénalise d’abord les ménages modestes
Les plus touchés ? Les ménages modestes. Ils sont souvent propriétaires de maisons anciennes, mal isolées, construites avant les premières normes thermiques. Ce sont précisément eux qui dépendent le plus des aides publiques pour financer des travaux. Sans aide, ils renoncent. Résultat : ils continuent de subir des logements surchauffés en été, froids et humides en hiver — et des factures d’énergie qui ne baissent pas.
En France, environ 5,6 millions de logements sont classés E, F ou G au DPE. Ce sont autant de foyers qui auraient besoin, en priorité, d’une isolation performante de leur toiture et de leurs combles.
Le DPE artificiel : une fausse bonne nouvelle pour l’isolation ?
Un coefficient qui améliore les classements sans travaux réels
Le DPE repose sur un calcul : la consommation d’énergie finale d’un logement est multipliée par un coefficient pour obtenir sa consommation en énergie primaire. C’est ce résultat qui détermine l’étiquette A, B, C… ou G. Actuellement, ce coefficient est fixé à 2,3 pour l’électricité.
Le gouvernement envisage de l’abaisser. Conséquence directe : des logements chauffés à l’électricité verraient leur classe DPE s’améliorer automatiquement — sans un seul travail d’isolation réalisé, sans économies d’énergie réelles, sans amélioration du confort.
Un logement énergivore passerait ainsi de F à D sur le papier. Mais ses occupants, eux, continueraient de souffrir du froid en hiver et de la chaleur en été. Autrement dit, le diagnostic ne reflèterait plus la réalité du logement. Il perdrait sa crédibilité comme outil de pilotage de la rénovation énergétique.

Un signal trompeur pour les propriétaires et les locataires
Un DPE amélioré sans travaux envoie un mauvais signal à tous les acteurs du marché immobilier. Les propriétaires n’ont plus de raison d’isoler leur bien : il monte de classe tout seul. Les locataires, eux, continuent de payer des factures élevées dans des logements mal isolés — sans protection réglementaire supplémentaire.
Dès lors, l’objectif de réduire la consommation d’énergie du parc résidentiel s’éloigne. Or, la France s’est engagée à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Sans isolation, cet objectif reste inaccessible.
Les passoires thermiques pourront-elles à nouveau être louées ?
L’assouplissement de l’interdiction de location
Depuis le 1er janvier 2025, les logements classés G sont interdits à la location en France métropolitaine. C’est la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 qui l’impose. Les logements F devaient suivre en 2028, les E en 2034. L’objectif était clair : contraindre les propriétaires bailleurs à isoler leurs biens pour les maintenir sur le marché locatif.
Le gouvernement envisage d’assouplir cette interdiction. En clair : les passoires thermiques pourraient à nouveau être louées. Pour les propriétaires, la pression disparaît. Les rénovations d’isolation sont repoussées à plus tard — voire abandonnées.
Pour les locataires, en revanche, rien ne change sur le terrain. Leurs logements resteront surchauffés l’été, froids et humides l’hiver. Pourtant, officiellement, ces biens ne seront plus considérés comme des passoires thermiques. Un paradoxe réglementaire qui aggrave la précarité des plus vulnérables.
Une cohérence réglementaire mise à mal
Prises isolément, chacune de ces trois mesures pourrait sembler anodine. Réunies, elles forment un signal clair : le gouvernement ralentit l’adaptation des logements au changement climatique. La filière isolation ne dénonce pas un manque de financement public. Elle pointe un manque de lisibilité, de cohérence et de stabilité.
Or, l’attentisme est contagieux. Un propriétaire qui voit les règles changer chaque année reporte ses travaux d’isolation. Un artisan qui ne sait pas si les aides seront reconduites hésite à recruter. Une entreprise industrielle qui doute de la durée du cadre réglementaire n’investit pas. C’est toute une chaîne économique qui se grippe — au détriment de la transition énergétique.
Quelles conséquences pour la filière industrielle de l’isolation ?
76 000 emplois menacés par l’instabilité des règles
Derrière l’isolation, il y a une filière industrielle à part entière. Elle emploie près de 6 000 personnes directement, sur une soixantaine de sites de production répartis en France. Elle fait aussi vivre 70 000 emplois qualifiés dans les métiers de la pose et de l’artisanat — des couvreurs, des poseurs de laine de verre, des spécialistes de l’isolation par l’extérieur.
Ces emplois sont ancrés dans les territoires. Ils ne se délocalisent pas. Mais ils sont fragilisés par l’instabilité des politiques publiques. Chaque modification des règles d’aide décourage les investissements industriels et pousse les artisans à reporter leurs recrutements.

Six organisations portent ce cri d’alarme : l’AFIPEB (polystyrène expansé), l’AICB (matériaux biosourcés), Exiba France (polystyrène extrudé XPS), le FILMM (laines minérales), le Mur-Manteau (isolation par l’extérieur) et le SNPU (polyuréthane). Ensemble, elles couvrent l’ensemble des matériaux et technologies d’isolation disponibles sur le marché français.
Un appel à la cohérence, pas à davantage de subventions
Le message des organisations signataires est clair : elles ne demandent pas plus d’argent public. Elles demandent de la cohérence, de la lisibilité et de la stabilité. Trois mots qui résument l’essentiel : des règles qui durent, des aides prévisibles, un cap maintenu.
En l’état, chaque remise en cause du cadre réglementaire fragilise davantage la filière — et retarde la rénovation thermique des logements français. Or, le secteur résidentiel est le premier émetteur de gaz à effet de serre en France. Sans isolation performante, les objectifs de neutralité carbone resteront hors d’atteinte.
Sources
- AFIPEB (Association Française de l’Isolation en Polystyrène Expansé dans le Bâtiment) : www.afipeb.org
- AICB (Association des Industriels de la Construction Biosourcée) : www.batiment-biosource.fr
- Exiba France (isolants en polystyrène extrudé XPS) : www.exiba.fr
- FILMM (syndicat national des Fabricants d’Isolants en Laines Minérales Manufacturées) : www.filmm.org
- Mur-Manteau (Isolation Thermique par l’Extérieur) : www.mur-manteau.fr
- SNPU (Syndicat National des Polyuréthanes) : www.snpu.fr

